crash technologique...

Publié le par Biau Jardin de Grannod

Le biau jardinier avait fait plein de ( belles ) photos pour montrer aux mangeurs de ses légumes bio ( et aussi aux autres visiteurs de ce blog ) ce qui se passe au jardin ces jours ci. Mais...aaaaargh... crash technologique... défaillance de la batterie de l'appareil photo...adieu veaux, vaches, cochons, couvées, semis de panais qui lèvent, adieu butineurs sur coquelicot, adieu occultation du carré de carotte...

Le biau jardinier publie cette semaine ce qu'il avait gardé en réserve pour la semaine 24 : suite à la réaction publiée par Libération ( le journal de  Jean-Paul Sartre ? ) en leur nom de douze directeurs d'instituts de recherche publique ( voir ici ) le point de vue de deux enseignants chercheurs : 

 1   -   un article de Christian Vélot, chercheur en biologie moléculaire publié sur Bastamag ( accès aussi par le lien ici )

2   -   un article  de Nicolas Bouleau ( clic  ) mathémathicien chercheur et enseignant à l'école des Ponts Paris tech ( accès aussi par le lien ici ) publié sur son blog

 

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Colmar : « En neutralisant un essai de vigne OGM, les faucheurs volontaires ont commis un acte salutaire »

PAR CHRISTIAN VÉLOT 28 MAI 2014

Suite à la relaxe de 54 faucheurs volontaires ayant détruit une vigne OGM, plusieurs organismes de recherche ont critiqué le verdict et dénoncé une remise en cause du « droit à expérimenter ». Une position que ne partage pas le généticien moléculaire Christian Vélot. Énonçant les risques environnementaux générés par ce test en plein air, il interroge : « Pourquoi fabriquer cette vigne génétiquement modifiée plutôt que d’étudier des vignes déjà résistantes à des maladies virales ? ». Il plaide pour des recherches participatives : « Ce sont les paysans qui sont les premiers généticiens du monde. »

Le 14 mai dernier, la cour d’appel de Colmar relaxait les 54 faucheurs volontaires qui avaient, le 15 août 2010, neutralisé un essai de vigne transgénique mené en plein air à l’Institut national de recherche agronomique (Inra) de Colmar. Cette vigne avait été génétiquement modifiée (GM) pour résister au court-noué, une maladie virale transmise aux pieds de vigne par des vers microscopiques du sol (nématodes). Depuis ce verdict, on assiste à un déferlement de réactions offusquées de la part des représentants des grands organismes de recherche avec l’Inra en première ligne bien sûr [1], et d’autres défenseurs inconditionnels d’une technoscience prétendue synonyme de progrès, dont Geneviève Fioraso elle-même, secrétaire d’État à la Recherche, qui, au passage, n’hésite pas à s’asseoir sur le principe de séparation des pouvoirs en se permettant de critiquer une décision de justice [2].

Ces chantres de la science bien pensante crient au scandale, à l’injustice, à l’atteinte aux « expérimentations contrôlées (sic) sur des innovations technologiques », au droit d’ « expérimenter pour améliorer notre avenir collectif » (re-sic), à « la mission des chercheurs au service de l’intérêt général » (re-re-sic), à « l’expertise publique indépendante » (re-re-re-sic) [3]. N’en jetez plus ! C’est trop douloureux ! La recherche innocente et bienfaitrice mise à mal par une action de justice qui donne raison à des vilains faucheurs ignorant tout de la Vraie Science et de l’Intérêt Général. La victoire du Mal sur le Bien ! C’est drôle de constater comment des scientifiques qui sont prêts à sacrifier la recherche publique sur l’autel des intérêts mercantiles à court terme n’hésitent pas à se réfugier derrière elle lorsque ces mêmes intérêts sont en danger. Quelle indécence !

La vigne n’est pas le tabac

La Cour d’Appel de Colmar a estimé que l’arrêté ministériel autorisant l’Inra à tester ces OGM au milieu du vignoble alsacien était illégal car il y a eu une erreur manifeste d’appréciation des risques inhérents à l’expérience, réalisée dans un environnement non confiné. « Cet essai n’avait pourtant aucune vocation commerciale » rétorquent les représentants des grands organismes de recherche. Outre le fait que nous sommes en droit d’en douter, en quoi un projet de recherche n’ayant d’autre but que celui d’acquérir des connaissances scientifiques justifierait-il que l’on puisse prendre des risques pour l’environnement ou/et la santé ? L’expérimentation scientifique n’est-elle pas soumise à des règles de confinement ?

« Tout avait été mis en place pour qu’il n’y ait aucun risque de contamination » nous disent les chercheurs scandalisés [4]. Mais de quelle contamination parlent-ils ? De la seule dissémination des gènes étrangers (transgènes) introduits dans la vigne qui, selon ces chercheurs avertis, ne pourraient s’échapper dans la nature au prétexte qu’ils n’ont été introduits que dans le porte greffe. C’est faire fi de travaux scientifiques publiés dans la revue Science en 2009 - [5], et qui montrent justement le passage de gènes du porte greffe aux greffons. Dans un article du 24 septembre 2010 [6], Jean Masson, président de l’Inra de Colmar, précise que ces données scientifiques ont été obtenues à partir « d’une expérimentation de greffe d’OGM faite avec du tabac » et « ne concernent pas la vigne »… On ne la lui fait pas à M. Masson, il ne faut pas tout mélanger. Mon voisin a été victime d’un accident avec une Peugeot ; moi, je ne crains rien : j’ai une Renault…

Réservoir à virus recombinants

Mais avant tout, ce dont se gardent bien de mentionner nos chercheurs soucieux de l’intérêt général, c’est le fait que cette vigne, comme toutes les plantes transgéniques conçues pour résister à des virus, est un véritable réservoir à virus recombinants. Le transgène introduit artificiellement dans ces plantes transgéniques est un gène viral. Sa présence protège la plante contre le virus en question ainsi que contre les virus apparentés (sans qu’on en connaisse vraiment les mécanismes intimes). Or, les virus ont une très grande capacité à échanger spontanément leur matériel génétique (phénomène de recombinaison). Par conséquent, quand une telle plante transgénique est victime d’une infection virale, il peut se produire très facilement des échanges entre le matériel génétique (ADN ou ARN [7]) du virus infectant et le transgène viral (ADN) ou sa version ARN, ce qui conduit à l’apparition de virus dits recombinants, dont on ne maîtrise rien et qui vont pouvoir se propager dans la nature.

Avec des plantes conventionnelles, une telle situation ne peut se produire que si la plante est infectée simultanément par deux virus. Avec ces plantes transgéniques, en revanche, un seul virus suffit et on augmente ainsi considérablement la probabilité de ces événements. De tels essais à ciel ouvert font donc courir des risques très importants. C’est d’ailleurs assez « drôle » de constater la contradiction de l’Inra sur cette question des risques : dans un article du Monde daté du 16 août 2010 [8], l’Inra dit à propos des faucheurs : « Ils contribuent à répandre la peur en évoquant des risques environnementaux qui n’existent pas sur cet essai, alors que l’Inra essaie de déterminer, en toute indépendance, la pertinence et les risques éventuels de ce type de technologie dans la lutte contre le court noué ». Cherchez l’erreur !

Risque pour l’environnement

Ni l’Inra, ni le Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) — qui avait conclu le 15 mars 2010 que cet essai ne présentait pas de risque identifiables pour la santé humaine ou animale ou pour l’environnement — ne pouvaient pourtant ignorer ces risques de recombinaisons virales. De nombreuses études sur le sujet ont été publiées depuis le début des années 90. De plus, dans un dossier intitulé « Les OGM à l’INRA » publié sur le site de l’institut en mai 1998, Mark Tepfer (du laboratoire de Biologie cellulaire de l’Inra Grignon-Massy-Paris-Versailles) écrit dans un article intitulé « Plantes rendues résistantes aux virus : un risque pour l’environnement ? » [9] : « Dans une plante transgénique, les séquences virales intégrées à la plante pour lui conférer une résistance peuvent s’intégrer à leur tour par recombinaison au matériel génétique d’un virus infectant […] les modifications dues à la recombinaison sont stables et peuvent conduire à l’apparition puis la dissémination de virus nouveaux, aux propriétés biologiques différentes de celles des virus parentaux. Les travaux réalisés à l’Inra (Biologie Cellulaire de Versailles et Pathologie Végétale d’Avignon) ont montré que des virus recombinants peuvent provoquer des viroses aggravées ». M. Masson nous répondra sans doute que Colmar n’est ni Versailles ni Avignon…

Pourquoi ne pas avoir fait ces essais au moins sous serre dans les conditions de confinement appropriées ? Toute demande de manipulation d’OGM en laboratoire faisant courir le moindre risque d’apparition de virus recombinants se verrait exiger un confinement de niveau 2 minimum (il existe essentiellement trois niveaux — 1, 2 et 3 — de confinements pour la manipulation d’OGM, le confinement étant d’autant plus contraignant que le chiffre est plus élevé). Le plein air, c’est le confinement zéro ! Ce n’est pas une bâche dans le sol pour isoler la terre de la parcelle et soi-disant « empêcher » la dissémination des nématodes (notons que l’essai n’était même pas recouvert et entouré d’un filet pour empêcher l’accès aux oiseaux et insectes !) qui peut garantir la non propagation d’éventuels virus recombinants.

Essai injustifié scientifiquement

« Le but de cet essai était de voir si l’on pouvait trouver un facteur de résistance »nous dit un proche du dossier. Mais alors pourquoi réinventer l’eau tiède en fabriquant cette vigne GM plutôt que d’étudier des vignes déjà résistantes ? De nombreux viticulteurs, travaillant en agriculture biologique et en particulier en biodynamie ne sont pas ou peu confrontés à la maladie du court-noué, et disposent de vignes devenues naturellement résistantes. Là encore, l’Inra – et en particulier l’Inra de Colmar — ne peut pas l’ignorer. Au début des années 2000, Jean Masson en personne est contacté par Mme Anne-Claude Leflaive du domaine Leflaive à Puligny-Montrachet (Bourgogne) pour lui demander de venir analyser certaines de ses vignes. Au début des années 90, celles-ci (1,5 ha sur les 24 ha du domaine) étaient gravement atteintes du court-noué, au point que Mme Leflaive avait envisagé de les arracher. Elle décide finalement de les garder et de changer ses pratiques culturales en passant en biodynamie. Quinze ans plus tard (et encore aujourd’hui), ces vignes sont en pleine forme et produisent du Bienvenues-Bâtard-Montrachet, l’un des plus Grands Crus au monde en vin blanc.

M. Masson répond à la demande et, à sa grande surprise, constate que ces vignes contiennent un taux de virus faramineux (bien au dessus du seuil théorique de létalité). Et puis quoi ? Et puis rien… Quand on s’intéresse aux facteurs de résistance au court-noué de la vigne, disposer d’un tel matériel biologique est une chance inouïe. Pourquoi ne pas l’avoir exploité ? Une étude moléculaire comparative approfondie (entre cette vigne et la même vigne sensible) – beaucoup plus simple, moins coûteuse et plus rapide que l’artillerie lourde des OGM – ainsi qu’une analyse précise des pratiques culturales (ici, celles de la biodynamie) associées à cette résistance acquise, auraient permis des avancées importantes dans la compréhension des mécanismes et l’identification des facteurs de résistance.

On est alors en droit de se demander quelles sont les véritables motivations de l’Inra de Colmar sur le sujet : l’acquisition, comme elle le prétend, de données scientifiques pour l’identification de facteurs de résistance à ce virus, ou le développement et l’acceptabilité sociale des OGM ?

Les plus grands crus sont en biodynamie

L’étude prometteuse des pratiques culturales associées à la résistance acquise au court-noué (ou à toute autre maladie ou prédateurs) nécessite bien évidemment une interaction étroite entre chercheurs et viticulteurs (ou agriculteurs de façon générale). Cela soulève une fois de plus la nécessité de développer la recherche participative à laquelle les viticulteurs contribueraient activement et où leur implication ne se réduirait pas à siéger dans un comité de suivi pour assister passivement à la mise au point d’une technologie – qui leur sera servie clés en mains pour qu’ils s’empressent d’oublier leurs bonnes vieilles pratiques paysannes respectueuses de l’environnement.

Le projet de vigne GM de Colmar est à la recherche participative ce que l’AFIS [10]s’avère être à l’information scientifique. Le comité de suivi n’avait été mis en place que pour servir de caution et faire croire à une acceptation sociétale de l’essai. Comment concevoir le développement d’un projet de recherche agronomique sans une collaboration étroite avec les paysans ? Dans le domaine de la viticulture par exemple, plutôt que de foncer tête baissée dans les biotechnologies, la démarche scientifique de base ne consisterait-elle pas à essayer de comprendre pourquoi tous les plus grands crus classés du monde sont issus de la biodynamie ?

Les premiers généticiens du monde : les paysans

Faut-il qu’une solution à un problème agronomique sorte d’un labo pour qu’elle mérite d’être qualifiée de progrès ? N’oublions pas que ce ne sont pas les chercheurs, ni même les agronomes, qui ont inventé l’agriculture, mais les paysans qui sont d’ailleurs les premiers généticiens du monde. D’ailleurs les prétendues « solutions » sorties des labos n’en sont pas car elles s’inscrivent dans le tout ou rien. En éradiquant ou en neutralisant l’action (des insectes, des champignons, des bactéries, des virus...), on ne fait que déplacer le problème en perturbant des équilibres dans des niches écologiques ou contextes agronomiques donnés. On alimente ainsi la démarche de fuite en avant dans laquelle s’inscrivent l’agriculture et la technoscience depuis des décennies.

En neutralisant cet essai de vigne GM le 15 août 2010, les faucheurs volontaires ont commis un acte salutaire. Non seulement parce qu’ils ont mis fin à une prise de risques environnementaux considérables et inutiles, mais également parce qu’ils ont soulevé la question centrale du choix stratégique des orientations de recherche publique. Ce sont eux, par leurs actions, qui œuvrent pour des expérimentations contrôlées, pour le droit d’ expérimenter pour améliorer notre avenir collectif, pour une mission des chercheurs au service de l’intérêt général, et pour une expertise publique indépendante. Mesdames et Messieurs les responsables des grands organismes, n’inversez pas les rôles, et remettez les choses à l’endroit comme l’a fait la Cour d’Appel de Colmar le 14 mai dernier.

Christian Vélot, Docteur en Biologie, administrateur de la Fondation sciences citoyennes [11]

Photos du procès à Colmar : © Martine Chevalier

Notes

[1Lire ici.

[2Lire ici.

[4Lire ici.

[5Stegemann and Bock, 2009. Exchange of genetic material between cells in plant tissue grafts. Science, 324, 649.

[6Jean Masson. « Goethe doit se retourner dans sa tombe ». Est Agricole et Viticole, Série 266, N°38.

[7Acide ribonucléique ou ARN est une molécule très proche chimiquement de l’ADN, indispensable à la synthèse des protéines.

[8Lire ici.

[9Lire ici.

[10Association française pour l’information scientifique : regroupement d’individus qui, sous le couvert d’une prétendue neutralité et objectivité scientifique, agissent comme groupe de pression militant en faveur des OGM en particulier et des technosciences en général.

[11Christian Vélot est Docteur en Biologie, généticien moléculaire à l’Université Paris-Sud 11, administrateur de la Fondation sciences citoyennes, membre du Conseil scientifique duCriigen.

 

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L’obscurantisme et la science protégée

obscurantismeJe partirai d’un événement récent qui est plus qu’un fait divers car il montre comment les activités scientifiques font l’objet d’un discours politique qui soulève des questions épistémologiques majeures.
La cour d’appel de Colmar vient de relaxer les 54 faucheurs qui avaient saccagé en 2010 les vignes transgéniques que l’Inra avait planté dans le cadre réglementaire mais qui néanmoins étaient en plein air, à tous vents et visitables par les insectes, les rongeurs et les oiseaux de l’endroit.  
Cette façon de respecter la lettre du droit mais non le fond et d’engendrer ainsi des faits accomplis est un des problèmes majeurs des OGM, car tout le monde a compris que plus il y aura d’OGM un peu partout et plus il sera difficile de faire valoir la nécessité d’une protection. La cour d’appel de Colmar a jugé sur le fond.
Du coup onze responsables d’organismes publics, de recherche, d’enseignement et de vulgarisation, ont réagi, solidaires de l’Inra, dans un communiqué rendu public : pour faire valoir les menaces qui pèsent sur la science après de telles décisions de justice. De même que lors de l’appel de Heidelberg, de triste mémoire, l’argument d’autorité est évident. Mais ce qui nous intéresse ici est la façon de présenter la science lorsque des conflits sociaux mettent en cause ce que font les chercheurs : on  brandit toujours l’argument que le progrès scientifique est menacé.
C’est ce que les médias retransmettent. En 2006 déjà le cloneur de la brebis Dolly confronté à des difficultés pour poursuivre ses recherches vers les hybrides humains-animaux à cause d’un rapport du Conseil Ecossais de Bioéthique Humaine qui soulevait « de fortes objections morales à créer des ‘entités’ mi-humaines mi-animales » plaidait sa cause selon le même registre : « en présentant sous un jour négatif nombre d’opportunités de recherches, ce rapport risque de limiter le progrès scientifique ».

Au cours d’un débat le 27 mai dernier sur France culture relatif à l’affaire des vignes saccagées, J.-L. Salzmann président de la conférence des présidents d’université et signataire du communiqué voulut recadrer le problème clairement en s’appuyant sur un épisode crucial de l’histoire des sciences, il déclara : « le pape avait une pensée quand il a condamné Galilée, c’était juste une pensée qui n’était pas scientifique ».
C’est le lieu commun, malheureusement la vérité historique est différente.

La science cache ses manières peu scientifiques

Lorsque Galilée est accusé puis jugé par l’Eglise en 1633, la mécanique newtonienne n’existe pas. La notion de force n’est pas clarifiée, encore moins sa relation à l’accélération. La dispute porte donc sur la description cinématique du mouvement des astres. Sans doute la cardinal Bellarmin accusateur, était-il peu ouvert aux idées nouvelles, certes, mais ce qui est fondamental à comprendre c’est que néanmoins la science était de son côté.
Aujourd’hui nous savons que les descriptions cinématiques sont parfaitement interchangeables et qu’il y en a une vue de la Terre, une vue du Soleil, une vue de Mars, de la Lune, etc. Et pour ce qui est de leur précision, à l’époque c’était évidemment le système géocentrique de Tycho Brahe fondé sur le système des cycles et des épicycles qui était de loin beaucoup plus précis que le système de Copernic avec des cercles centrés sur le Soleil.
Alors quelle est donc la nature de la vision de Galilée qui est pourtant bien celle qui nous est restée ?  Où est l’erreur ? La position de Galilée n’est que du « ressenti » ni plus ni moins. La science précise, calculatoire, sérieuse, est celle du grand observateur danois Brahe qui perfectionne le système de Ptolémée centré sur la Terre. L’interprétation de Galilée tirée de Copernic n’a aucune légitimité scientifique, c’est une conviction, une croyance induite de l’observation des satellites de Jupiter dans la lunette. Et comme l’Eglise considère qu’elle a le monopole des croyances et que la science doit rester au niveau de la description des faits, Galilée est condamné.

J.-L. Salzmann se trompe donc gravement dans son affirmation et trahit par cette méprise qu’il défend une pratique et non la science. Ce qui, dans le cas des vignes génétiquement modifiées, est peut-être lié au fait qu’il a été fondateur de la société Genopoietic SA société de biotechnologie spécialisée dans les thérapies géniques maintenant rachetée par une entreprise américaine.

L’épisode de Galilée montre que la science est faite de matériaux peu nobles. A cet égard Feyerabend voit juste, Thomas Kuhn les a habillé du joli costume de paradigmes, mais ils sont de la même étoffe que ce dont on se détourne avec mépris en parlant de ressenti, d’impression, de fiction, etc. C’est la grande fécondité de l’interprétation la chose la plus difficile à accepter en épistémologie (voir sur ce blog l’article Le talent interprétatif condition de la connaissance).

On aimerait que la science ne soit faite que de questions posées au réel et avance par les réponses fournies par l’expérimentation. C’était la position des néopositivistes du Cercle de Vienne au début du 20ème siècle avec leurs « protocoles expérimentaux » et leurs « règles de correspondance ». Cette conception purifiée où l’on produit du savoir sans que l’auteur de ce savoir soit impliqué de quelque façon que ce soit, est une idée largement dénoncée durant tout le courant du 20ème siècle mais encore présente dans l’esprit de nombreux responsables qui affichent une position de scientifique.
En particulier lors de mise en cause sociale ils ont besoin d’affirmer l’innocence de leur démarche. A cet égard la suite du propos de J.-L. Salzmann est étonnante d’ingénuité : « nous estimions être libérés de, on va dire de l’obscurantisme par la Révolution française par le siècle des Lumières protégés par la loi et en tant que fonctionnaires protégés par tout un appareil d’Etat nous sommes désemparés ».

Il s’agit d’une conception de l’activité de recherche dans laquelle le chercheur est complètement déresponsabilisé, il est « protégé par tout un appareil d’Etat » ce qui signifie qu’il peut oublier tranquillement toutes les influences de cet appareil sur ses choix de recherche, toutes les motivations induites par son milieu social, en un mot tout l’intérêt qui anime son activité. C’est l’image néopositiviste de la recherche comme trouvailles faites par hasard que j’ai plusieurs fois dénoncée (cf Risk and Meaning, Adversaries in Art, Science and Philosophy Springer, 2011). Aujourd’hui elle est réfutée aussi bien par l’épistémologie des penseurs de gauche que de droite. Les premiers montrent que cette façon de laisser les chercheurs le nez sur leurs appareils et les yeux sur leurs ordinateurs en les tenant par un système de ranking généralisé permet à l’économie libérale de filtrer les idées qui lui rapportent du profit et de délaisser les sujets collectivement coûteux (pollution, déchets, etc.), les seconds au contraire dénoncent la spécialisation disciplinaire de cette recherche académique alors que la new production of knowledge devrait se faire par des groupes de compétences variées (chercheurs, industriels, sociologues, avocats, etc.) où chacun est en situation intéressée de sorte que les problèmes posés n’émanent pas seulement de la curiosité d’individus spécialisés.

Mais la question philosophique fondamentale est celle du rôle du sujet dans la fabrication de connaissance. Là il faut reconnaître à Jacques Lacan la pensée la plus profonde. Il a pointé à maintes reprises la fausseté de cette sorte d’esquive où le savoir viendrait du ciel comme ça. Sans faire ici de psychanalyse nous devons restaurer la fierté du chercheur, il doit relever et souligner pour lui-même et pour son entourage tous les choix que pose son métier, le laboratoire est un lieu collectif où les orientations doivent être choisies aussi en fonction de tous les registres de la vie et de la politique, on assume des directions d’investigations explicites et, en cas de désaccord on change de laboratoire.

Ulrich Beck a fort bien noté la bulle aujourd’hui formée par la recherche scientifique qui perturbe le monde par la technique, elle-même bouleversant le social, lui-même déléguant l’innovation aux chercheurs, eux-même protégés par les Lumières et par la loi. Le problème est que le fait que la recherche soit publique et faite par des fonctionnaires ne garantit pas du tout aujourd’hui qu’elle traite en priorité les problèmes collectifs. On voit bien le résultat de la mondialisation et du bench marking au niveau universitaire : la dégradation du climat et de la biodiversité continue alors qu’elles sont dénoncées depuis longtemps maintenant. Il y a une incapacité flagrante à s’échapper des intérêts économiques qui tirent toujours vers le compartimentage et le court terme.

En tant qu’ancien je lance un appel aux jeunes chercheurs : en thèse, en post-doc, prenez le temps de réfléchir sur le rôle qu’on veut vous faire jouer en vous mettant dans des systèmes de fierté fabriquée, tachez de déterminer où sont les plus grandes difficultés pour la société de demain, c’est à celles-là qu’il faut contribuer.

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